Jeudi 28 janvier 2010 4 28 /01 /2010 18:59
par Stéphane Alliès Médiapart 28 janvier 2010
Si le parti socialiste n'est toujours pas un long fleuve tranquille, il parvient tout de même à ne pas se noyer dans les eaux troubles de la division. En adoptant
mardi soir une position sur les retraites à l'unanimité de son bureau national, dont l'ordre du jour a été bouleversé pour clore la polémique, le PS a su mettre de l'ordre dans ses rangs, sans
que personne ne perde la face. Résultat: le départ à la retraite à 60 ans demeure une valeur défendue par les socialistes, et les soupçons en trahison pesant sur la première secrétaire Martine
Aubry ont été levés.
Le 17 janvier dernier, Aubry avait répondu dans le flou à la question de Jean-Michel Aphatie, lors du Grand-Jury RTL/LCI/Le Figaro (ici au bout de 20'30): «S'il
faut donner un peu plus de temps de travail ou autre, je pense que les Français y sont prêts (…) Je pense qu'on peut, qu'on va aller certainement vers 61 ou 62 ans, je n'imagine pas plus loin,
mais à condition qu'on traite les problèmes de la pénibilité et de la condition des seniors.»
Repris le lendemain dans Le Figaro, «partiellement et partialement» accuse-t-on à Solférino, l'information a secoué le parti, provoquant satisfaction de la droite
et levée de boucliers de l'aile gauche du parti, par la voix du porte-parole du PS, Benoît Hamon. Comme de Jean-Luc Mélenchon, qui titre alors un billet de son blog: «Une balle dans le pied, une
autre dans le dos.» On retrouvera d'ailleurs les deux mêmes plaisanter de leur (op)position commune, au départ de la manifestion parisienne de la fonction publique, il y a une semain
La réaction de Hamon n'a pas franchement été du goût de la première secrétaire. «Martine en veut à Benoît, qui a parlé trop vite, et qui a au final alimenté la polémique. Elle était soucieuse de
montrer qu'elle était en mouvement sur les retraites, et de ne pas se laisser enfermer dans l'immobilisme caricaturé par la droite», tente de décrypter un proche conseiller d'Aubry: «Elle répond
avec ambiguïté, car dans le fond de sa pensée, si les 60 ans doivent rester un droit, le point essentiel est le montant des pensions.»
Finalement, tout le monde semble s'être entendu sur la version d'«un quiproquo savamment instrumentalisé par la droite», et tout est bien qui finit bien.
Officiellement, Aubry parlait de l'âge réel (qui est aujourd'hui estimé à 61,6 ans) et non légal du départ à la retraite, ainsi qu'elle l'a rectifié, sur TF1 mardi soir…
«Imprécision, instrumentalisation, clarification» !
Pour le député Michel Sapin, proche de François Hollande et secrétaire national à l'économie, «il y a eu une imprécision de langage d'Aubry, puis une
instrumentalisation par la droite, et aussi un peu par la gauche de la gauche. Ensuite, elle a eu une certaine hésitation au moment de corriger, sans doute due à l'effet ambivalent des réactions
médiatiques, qui l'ont pour partie félicité pour son courage et sa modernité. Et enfin, il y a eu une clarification de sa part, revenant à sa pensée profonde et sincère.» Que d'efforts !
Jérôme Guedj, proche de Benoît Hamon, estime de son côté que la séquence a montré «l'utilité de l'aile gauche, qui a pleinement rempli son rôle, en faisant pression
pour obtenir une explication de texte la plus claire possible», tout en reconnaissant que «Martine est arrivée au bureau national sereine et ouverte aux clarifications». Quant au déroulement de
la réunion, il a été relativement consensuel, assure-t-on de toutes parts. Il faut dire qu'un groupe de travail multi-courants et coordonné par Harlem Désir a travaillé toute la journée (avec
trois allers et retours vers le cabinet d'Aubry) pour préparer le texte, finalement voté à l'unanimité.
«Déjà lors du congrès de Reims, la question de la réforme des retraites n'avait pas du tout fait clivage, rappelle le dirigeant fabiusien Guillaume Bachelay. La
prise en compte de la pénibilité, le financement basé sur un élargissement de l'assiette des cotisations à la valeur ajoutée, ou le prélèvement de cotisations sur les bonus, étaient dans toutes
les motions.»
Par rapport à la dernière décision collective du parti, remontant au bureau national du 29 avril 2008 (lire ici), les positions ont peu évolué. L'abrogation de la
loi Fillon de 2003 a même disparu des revendications. «Certes, mais on a cette fois décidé qu'il fallait relever le défi et ne pas rester dans le statu quo», note la strauss-kahnienne Marisol
Touraine, en charge des retraites à Solférino, qui regrette de son côté que «Martine n'ait pas été plus claire plus tôt dans sa réponse».
*
«Aubry est dans le changement de paradigme»
Le PS n'a pas voulu se laisser enfermer dans le débat ô combien symbolique de la retraite à 60 ans. D'abord parce qu'il est un fétiche du peuple de gauche, un
acquis social de l'époque Mitterrand («Même Bérégovoy disait qu'il s'agissait de la seule réforme impossible», nous confiait il y a peu Marie-Noëlle Lienemann).
En outre, à un mois et demi des régionales, personne au PS n'a franchement envie d'accréditer l'idée d'un consensus possible avec l'UMP, et par ricochet d'offrir au
Front de gauche et au NPA la possibilité de verser dans “la critique UMPS”. «Tout le monde était sur les marchés ce week-end, estime un membre du “BN”, et tout le monde en a tiré les conclusions
qui s'imposaient.»
Enfin, ils sont nombreux à penser que le recul de l'âge légal, pour symbolique qu'il soit, n'a plus grande valeur aujourd'hui. «Pour Martine Aubry, le vrai débat
n'est plus technique mais politique, explique un proche de la première secrétaire. L'âge légal est un symbole mais n'a plus vraiment d'existence réelle. Selon elle, on doit pouvoir partir avant
comme après 60 ans, selon le niveau de pénibilité professionnelle. Elle est dans le changement de paradigme. La principale question à laquelle il faut répondre, c'est surtout: “Combien tu gagnes
quand tu pars à la retraite?” Il faut un discours qui parle aux retraités, c'est l'électorat qui a permis l'élection de Sarkozy en 2007.»
Le député Pascal Terrasse, proche de Ségolène Royal et membre du Conseil d'orientation des retraites (COR), expliquait ainsi en début d'année à Mediapart qu'il
était «envisageable, à condition qu'il ne soit pas un préalable. Ce serait prendre le débat à l'envers. Car si les Français doivent cotiser plus, alors il faudra absolument régler deux autres
questions. D'abord, traiter la pénibilité, ce dossier que visiblement personne n'a envie de faire avancer. Et il faudra aussi que les jeunes puissent cotiser pendant leurs études.»
Pour Marisol Touraine, «il serait absurde de dire que le PS bouge juste parce qu'on serait pour un passage de 60 à 62 ans du départ à la retraite, ou seulement pour
une augmentation du nombre d'annuités de cotisation, ou seulement pour une augmentation des cotisations».
*
Quatre ou cinq mois de travail, rencontre avec les syndicats
Le seul débat animé du bureau national a finalement porté sur le calendrier de réflexion des prochains mois, certains (notamment les proches de Hamon) plaidant pour
une prise de décision dans le cadre de la convention sur le nouveau modèle économique, organisée par Pierre Moscovici et soumise au vote des militants en avril. Mais finalement, le sujet sera mis
sur la table socialiste plus tard, après consultation des syndicats. Et après les régionales.
«Je ne vois pas pourquoi on serait sommé de se prononcer dès maintenant, alors que nous avons encore la volonté de travailler dessus et de rencontrer les
partenaires sociaux», explique Marisol Touraine. «Nous sommes dépendants du calendrier gouvernemental sur ce dossier, ajoute Michel Sapin, l'essentiel est d'être prêt à ce moment-là, et de
travailler dans les quatre ou cinq mois qui viennent.» Quant à Guillaume Bachelay, il espère que «cela donnera lieu à un vrai débat au parlement, et pas un règlement en catimini pendant l'été,
comme ce fut le cas pour les réformes Balladur et Fillon, en 1993 et 2003».
Mercredi en fin d'après-midi, Solférino avait trouvé un nouvel angle de contre-attaque, face aux déclarations des ministres et des porte-parole de l'UMP, jugeant
«indignes» et «irresponsables» les propos d'Aubry: «Ils ont sans doute oublié que le candidat Nicolas Sarkozy avait promis, dans ses engagements de campagne, que “le droit à la retraite à 60 ans
doit demeurer” (Le Monde, 22 janvier 2007), et qu'il a réitéré cette promesse le 27 mai 2008 sur RTL.»
Effectivement, le président de la République a bien prononcé cette phrase. On peut relire sa déclaration ici, dans les archives du blog d'Eric Woerth, actuel
ministre du budget.
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